Photo : Intérieur du Regard des Maussins
À partir du XIIème siècle, les communautés religieuses installées en dehors des limites de la ville de Paris réalisèrent les premiers ouvrages pour alimenter en eau leurs établissements à partir des captages effectués sur les hauteurs de Belleville, de Ménilmontant et du Pré-Saint-Gervais.
L’ensemble de ce réseau est connu sous le nom de "Sources du Nord".
La géologie particulière de ces collines sur lesquelles se succèdent des couches perméables (aquifère), telles que les Sables de Fontainebleau ou le Calcaire de Brie et les couches imperméables, telles que les Argiles Vertes, favorisent la formation de nappes d’eau souterraines alimentées par l’infiltration des eaux de pluie et donnaient naissance à des sources.
Les Sources du Nord forment 2 groupes distincts :
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« Les eaux de Belleville » qui ont fait l’objet d’une première visite en mars dernier,
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« Les eaux du Pré-Saint-Gervais » qui font l’objet de cette visite.
Les premières, qui s’écoulait sur le versant sud de la colline de Belleville alimentait notamment le prieuré de Saint-Martin-des-Champs (actuel Conservatoire des Arts et Métiers) et le Prieuré hospitalier du Temple situé à proximité de l’actuelle station de métro du même nom, mais également l’hôpital Saint-Louis fondé en 1607.
« Les eaux du Pré-Saint-Gervais » désigne l’ensemble du réseau qui s’écoulait sur le versant nord-est de la colline, puis la contournait vers le nord, pour revenir vers Paris en traversant le col de la Chapelle, qui culmine à 55 m et qui sert également de passage aux voies ferrées des Gares du Nord et de l'Est, et au Canal St Martin.
Les conduites aboutissaient au Prieuré Saint-Lazare, localisé à l'angle actuel de la rue du Faubourg-Saint-Denis et du boulevard de Magenta1 qui abritait dès 1110 une léproserie tenue par une communauté religieuse, et qui reçut, en 1179, le droit d’établir un aqueduc à travers leurs vignes, depuis les sources captées par au Pré-Saint-Gervais.
Créés par des communautés religieuses, ces réseaux ont été convoités, au fil du temps par d’autres acteurs.
Lorsque Philippe-Auguste (1165-1223) arrive au pouvoir en 1180, il veut faire de Paris la plus grande ville d’Europe. Il fait construire une enceinte qui portera son nom et développe un grand marché muni de halles, à l’emplacement actuel des Halles. Pour accompagner ces développements, le roi se réserve une partie des eaux du Pré-Saint-Gervais qui vont pénétrer l’enceinte de la ville, par une canalisation enterrée sous la rue Saint-Denis, pour alimenter la fontaine des Innocents, située au centre de l'ancien cimetière du même nom, et la fontaine des Halles.
En 1363, la municipalité parisienne s'empare de l'eau de la confrérie de Saint-Lazare qui, malgré un procès, est contrainte de céder l'eau à la ville à la condition d'en conserver une partie pour son usage.
Ces sources n'étant alimentées que par l'humidité du sol, elles étaient sujettes à des variations extraordinaires de débit suivant la pluviométrie. A cela s’ajoute les nombreuses concessions faites aux grandes familles et aux communautés religieuses, accordant gratuitement l’usage de l’eau de ces aqueducs via des orifices pratiqués dans les conduites (dont le diamètre était fixé à la grosseur d’un pois, d’un grain de vesce (dont deux équivalent à un grain de blé) ou d’un ferret d’aiguillette...) qui laissait ces nombreuses fontaines souvent à sec en période de sécheresse. On commença donc à réduire la facilité de ces concessions à partir de 1554 pour les interdire totalement au profit des premières concessions à titre onéreux qui apparurent à partir de 1598.
Bien que meilleures que celles de Belleville, Les eaux du Pré-Saint-Gervais restaient d’une qualité moyenne, si bien que les Parisiens leur préféraient l’eau de la Seine.
La rive gauche était également pourvue de nombreux puits, publics ou privés, mais bien souvent insalubres, du fait de la la pénétration des eux polluées de surface et de la contamination de la nappe par les fosses d’aisance, la décomposition des cadavres dans les cimetières
Les principaux ouvrages qui jalonnent le réseau sont les suivants :
Le Regard des Maussins (ou trouve aussi Maussains, Moxins, Mauxins, Mossins, Moussins ou encore Mausseings)(Classé Monument historique depuis 1899 - Altitude du bassin : 90,67m)
L’édifice en pierre datant du Moyen-Age a été reconstruit au XVIIe siècle. Il s’agit du plus vaste regard des Sources du Nord (5,71 sur 4,75 mètres), qui a servi de modèle aux architectes de Marie de Médicis pour la construction du premier regard de l’aqueduc d’Arcueil.
Aujourd’hui localisé à l'angle du Boulevard Sérurier et de l'avenue de la Porte-des-Lilas, il a été déplacé en 1963 lors de la construction du réservoir des Lilas et du boulevard périphérique. Son emplacement d’origine se situe 350 m plus au nord, à l’emplacement actuel de l’Hôpital Robert Debré.
Le Regard de Bernage (Classé MH en 1899 – Altitude du bassin 74,22m)
Ce regard miraculeusement préservé lors de la construction du Périphérique se trouve rue Alexander Fleming, désormais accolé au contrefort extérieur du boulevard.
D’une profondeur exceptionnelle, il est doté d’un pittoresque escalier de descente vers le bassin, supporté par des consoles en fer forgé.
Sa construction remonte à 1743, alors que Louis-Bazile de Bernage occupait la charge de prévôt des marchands de Paris, d’où son appellation.
Eugène Belgrand note que « L'eau du regard des Bernages en sort à l'altitude 74,22m, la conduite ne peut donc pénétrer dans le regard du Pré-Saint-Gervais dans lequel le départ de l'eau est à l'altitude 74,75, elle se relie un peu plus bas à cette conduite de départ »
Le Regard du Trou-Morin (Classé MH en 1891 - Altitude du départ de l'eau 88,07m.) :
Les eaux drainées sur les versants de Romainville et des Lilas se rassemblaient dans ce regard, situé au bas de la sente des Cornette, avant d’être dirigées par une conduite en plomb vers le regard de la Prise des Eaux du Pré-Saint-Gervais.
Le regard à l’intérieur duquel l’eau coule toujours en abondance est un édifice massif en pierre, de 4,4 m de profondeur. Il est protégé par une porte équipée d’une ancienne serrure avec un dispositif « à secret ».
Il dispose encore de sa Jauge de fontainier qui permettait de mesurer le débit d'eau de l'aqueduc. Constituée d'une lame de cuivre semi-circulaire percée d’orifices d’un pouce de diamètre, elle déterminait le débit, exprimé en pouces de fontainier soit 13,3 L/min.
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Regard du Trou Morin
Le Regard de la Prise des Eaux du Pré-Saint-Gervais (ou Fontaine du Pré) (Classé MH en 1899 - altitude du départ de l'eau : 74,75m) :
Dernier témoignage de la conception des fontaines parisiennes de l’ancien régime, le regard qui centralise l’ensemble des eaux collectées en amont avant de les envoyer vers Paris, est reconstruit, sous le règne de Louis XIV, vers 1640, sous la forme d’un monument rectangulaire à étage de 4,5 x 3,5 m et de 6 m de haut. Sur l’un des côtés, une niche abrite la fontaine.
Le regard renferme encore ses conduites, qui auraient d’abord été en terre cuite, la municipalité de Paris les remplaçant par des conduites en plomb qui acheminaient, suivant le principe des vases communicants, l’eau jusqu’à l’étage.
Là se trouve une chambre de jauge et deux cuvettes de distribution semi-circulaires permettant de répartir le volume attribué à chaque concession particulière (c’est pourquoi on parle de "regard de prise d'eau").
Suivant l’usage hérité des Romains, chaque concession correspond à une cuvette de jauge d’ou partait une conduite de plomb. Il en était encore ainsi à la fin du 19° siècle.

Regard de la Prise des Eaux du Pré-Saint-Gervais : répartiteur permettant la distribution de l’eau aux différentes concessions (Thor19 - CC BY-SA 4.0)
Des bornes subsistent le long du parcours, marquant autrefois le passage des pierrées et des conduites. Plusieurs d’entre elles portent une représentation du bateau des Nautes, indiquant l’appartenance du réseau à la ville de Paris.
Monuments aujourd’hui disparus
Outre plusieurs regards, tels que celui de la Fontaine Saint-Pierre, situé juste en amont de celui du Trou-Morin, disparut avec le percement de l'avenue Faidherbe, des chapitres entiers de l’histoire du quartier liés à l’eau sont aujourd’hui complètement totalement oubliés.
Le « Lac Saint-Fargeau » : Histoire du plus grand cabaret de France.
Une partie de la colline de Belleville est couverte de sable de fontainebleau, reconnus pour leur pureté et leur qualité exceptionnelle. De très nombreuses petites carrières, disséminées sur tout le secteur ouvrirent au cours du XIXe siècle.
Le propriétaire d’une ancienne carrière, situé au nord-est de l’ancien parc Saint-Fargeau, à hauteur du 276 rue de Belleville, eut l’ingénieuse idée de créer un plan d’eau sur son terrain, alimenté par les sources des collines de Belleville, afin d’en faire un lieu d’agrément. Il ouvre en 1857 un restaurant - guinguette, fait aménager un petit parc et construire une vaste salle de bal à proximité du plan d’eau, peu avant l'annexion de Belleville à Paris en 1860. Pour attirer la clientèle parisienne, il obtient en 1876 de la Compagnie générale des omnibus que la ligne de Paris à Belleville soit prolongée jusqu’au pied du restaurant et que ce nouveau terminus soit dénommé "Lac de Saint-Fargeau".
La ginguette devint alors un établissement très fréquenté qui connu un grand succès jusqu’à la première guerre mondiale comptant de nombreuses célébrités parmi ses habitués. Elle ferma en 1914 et le lac fut comblé à l’aide des terres excavées pour le creusement du métro, pour laisser place à un ensemble d'immeubles, construit vers 1930, ainsi qu’une sous-station d’alimentation électrique de la ligne 11 du métro, mise en service en 1935.
Les thermes de Belleville
Une source sulfureuse fut découverte en 1852 à l’angle de la rue Rebeval et de la rue de l’Atlas. On envisagea de conduire ces eaux à l’hôpital Saint-Louis, où elles auraient remplacé les eaux sulfureuses artificielles utilisée dans le traitement des affections cutanées, sans que le projet aboutisse.
La Compagnie des Thermes de Belleville acquit en 1868 la propriété de la source et ouvre en 1876, au 42 Boulevard de La Villette, un grand établissement thermal sur l’emplacement de l'ancien abattoir de la commune de Belleville. Malheureusement l’établissement ne rencontra pas le succès escompté et la société sera finalement mise en vente deux ans seulement après l'ouverture des Thermes.
On décida alors de vendre l’eau de la source en bouteille, après adjonction d'acide carbonique, sous le nom « d’eau de l’Atlas » (La source étant située rue de l’Atlas).
L’hebdomadaire Le Panthéon de l'industrie du 1er janvier 1881 la décrit ainsi : « Se mêlant facilement au vin sans le troubler, l'eau de l'Atlas est bue avec plaisir par tout le monde; les palais les plus difficiles s'en régalent volontiers et les estomacs les plus rebelles s'en trouvent bien, à cause de l'acide carbonique qu'elle contient. Comparable, à cet égard, à l'eau de Saint-Galmier, l'eau de l'Atlas doit au gaz carbonique dont elle est chargée, des propriétés apéritives, diurétiques et digestives indiscutables ; tandis que l'élément sulfureux lui assure, d'autre part, une efficacité évidente dans toutes les maladies justiciables de la médication sulfurée, depuis la simple susceptibilité de l'arrière-bouche des fumeurs ou des orateurs jusqu'aux lésions les plus intéressées et les plus profondes des organes respiratoires. ».
Il en était encore vendu 35 000 litres par an au début du XXe siècle.
Nous remercions Jean-Luc LARGIER, Président de l'ASNEP, qui accompagnait cette visite, et disposait d’une documentation grand-format (plans, illustrations anciennes, photos …) utilisée tout au long de la promenade pour illustrer ses commentaires.
Pour plus d’information, on peut se procurer, auprès de l’ASNEP, une plaquette de 16 pages réalisée par l’association intitulée « Les Sources du Nord - Promenade et Découverte » (asnep@free.fr).
Bibliographie
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Eugène Belgrand, « Les travaux souterrains de Paris » - Tome 3, « Les Anciennes Eaux », Dunod 1877 - https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9686104b
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Paul Benoit, « L’alimentation et les usages de l’eau à Paris du XIIe au XVIe siècle ». 2000 - https://www.piren-seine.fr/rapports/les_archives/lalimentation_et_les_usages_de_leau_a_paris_du_xiie_au_xvie_siecle
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Emmanuel Dumont, « Actes des premières Assises du Patrimoine Hydraulique », Préservation et valorisation des Sources du Nord, Paris, 2023
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Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France – Tomme VIII, 1881 - https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6255384b
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Procès-verbaux de la Commission Municipale du Vieux Paris du 10 novembre 1898 et du 2 mars 1899 - (https://gallica.bnf.fr/)
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Le service des eaux à Paris, Maxime Du Camp, Revue des Deux Mondes, 15 mai 1873, Vol. 105, No. 2 pp. 275-308 - https://www.jstor.org/stable/44740509
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Le Panthéon de l'industrie : journal hebdomadaire illustré, 1er janvier 1881, p. 76. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96413778/f92.image
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Maurice Barrois, Le Paris sous Paris, Hachette, 1964, p. 73.
1Cet enclos abritait un moulin et une ferme, qui est à l'origine de deux noms de voies actuelles : le passage de la Ferme Saint-Lazare et la cour de la Ferme Saint-Lazare

