L'AFITE organisait, le 28 octobre 2025, une rencontre en visioconférence avec Lionel PREVORS, Chef de projet Hydrogène à la Direction générale de l'énergie et du climat (DGEC) du Ministère de la Transition Écologique, sur les nouvelles orientations de la Stratégie nationale hydrogène, les évolutions du contexte économique et les progrès technologiques observés depuis la publication de la stratégie en 2020.
Lancée en 2020, la Stratégie nationale hydrogène, qui définit des objectifs de développement de l'hydrogène bas-carbone, a été révisée en 2025 et adaptée aux enjeux de la filière.
L'AFITE avait organisé fin 2020 une visioconférence avec M. PREVORS afin de présenter les grandes lignes et les modalités de mise en oeuvre de cette stratégie.
Elle avait pour objectif de répondre à 4 enjeux :
- enjeux environnementaux : l'hydrogène est une solution pour certains usages sans alternatives dans l'industrie, ou les mobilités,
- enjeux économiques : l'hydrogène offrait une opportunité de créer une filière et un écosystème industriels créateurs d'emplois,
- souveraineté énergétique : La question de réduire notre dépendance aux importations d'hydrocarbures a toujours été un sujet important pour la France (avant même le conflit Ukraine - Russie)
- indépendance technologique : valoriser les atouts dont dispose la France dans la compétition mondiale en maîtrisant la production et commercialisation de l'hydrogène.
Elle fixait notamment 3 objectifs :
- Décarboner l'industrie française avec le développement du marché de masse,
- Soutenir la R&D et le développement des compétences pour préparer les usages de demain
- Déployer une filière mature avec des outils dédiés.
Après la sobriété énergétique et l'électrification directe des usages, L'hydrogène décarboné fait partie des solutions clés pour atteindre la neutralité carbone à plusieurs égards :
- Pour remplacer l'hydrogène fossile utilisé dans l'industrie
- Pour développer de nouveaux usages via la décarbonation de l'industrie, des mobilités et de l'agriculture
Mais, il est nécessaire de faire baisser les coûts de production, notamment via la disponibilité et le prix des électrolyseurs et de l'électricité à y consacrer.
La stratégie française se positionnait dès le départ sur l'ensemble de la chaîne de valeur de l'hydrogène.
Initialement, l'État avait chiffré ce programme à 7 milliards € d'ici à 2030, ce montant ayant été réévalué en 2022 à près de 9 Md€.
La stratégie nationale hydrogène : de premiers résultats encourageants mais une nécessaire mise à jour
Cinq ans après sa publication, la stratégie nationale hydrogène a donné des premiers résultats encourageants, avec un soutien conséquent à la structuration de la base industrielle et de recherche française pour l'hydrogène a été déployé comprenant :
- Un Programme et Équipements Prioritaires de Recherche (PEPR), d'un montant de 83 M€ confié à l'Agence nationale de la recherche (ANR) et spécifiquement dédié à l'hydrogène,
- L'appel à projets « Briques technologiques et grands démonstrateurs » doté 350 M€ pour accompagner les démonstrateurs qui n'avait pas encore atteint de maturité industrielle ,
- Des projets importants d'intérêt européen commun (PIIEC), avec un budget total de 3,075 Mds€ d'aide, pour financer des projets industriels de gigafactories d'électrolyseurs, de piles à combustibles, des projets ferroviaires ou de mobilité hydrogène ou encore de décarbonation d'unités de raffinage,
- Un appel à projets pour des « écosystèmes territoriaux », lancé en octobre 2020, a permis le soutien à 46 projets d'écosystèmes dans les territoires,
- Le lancement, en 2024, du mécanisme de soutien public à la production d'hydrogène décarboné qui sera détaillé ensuite.
Le contexte et l'écosystème de la filière hydrogène ayant évolué, la stratégie devait être mise à jour pour intégrer les évolutions technico-économiques de la filière et une meilleure compréhension des marchés de la décarbonation. Il fallait également intégrer l'évolution de la réglementation européenne (paquet « Fit For 55 ») et les conséquences de la crise énergétique générée par le conflit entre la Russie et l'Ukraine.
La France dispose d'atouts importants pour devenir un pays producteur d'hydrogène décarboné électrolytique
L'utilisation de l'hydrogène ayant pour objectif la décarbonation de certains usages, son déploiement doit être uniquement évalué à l'aune des émissions de gaz à effet de serre associées à son cycle de vie.
L'arrêté du 1er juillet 2024 précise que pour être considéré comme bas-carbone, l'hydrogène ne doit donc plus dépasser un seuil d'environ 3,38 kilos d'équivalent CO2 par kilo d'hydrogène (kgCO2e/kgH2).
La France continentale dispose d'un important socle de production d'électricité nucléaire et renouvelable, permettant de produire de l'hydrogène décarboné par électrolyse à partir de l'électricité du réseau (à moins de 3,1 kgCO2/kgH2),
La France souhaite voir émerger une filière de production d'hydrogène bas-carbone par électrolyse de l'eau, utilisant l'électricité du réseau métropolitain conjointement au développement des capacités de production d'électricité bas-carbone (nucléaires et renouvelables).
Les besoins en électricité correspondant aux quantités d'hydrogène identifiées à l'horizon 2030 et produites par électrolyse de l'eau sont estimés entre 20 et 30 TWh.
L'hydrogène jouera un rôle important pour décarboner l'industrie et certains types de transport.
Les secteurs prioritaires pour l'utilisation d'hydrogène bas-carbone sont l'industrie et les mobilités lourdes et intensives (en particulier pour l'aviation et le maritime).
Les secteurs industriels dans lesquels l'hydrogène jouera un rôle majeur pour atteindre les cibles de décarbonation sont ceux qui sont déjà consommateurs d'hydrogène, tels que le raffinage, la chimie, ou les engrais, pour lesquels l'utilisation d'hydrogène électrolytique ne nécessitera pas, dans une certaine mesure, de modifier les procédés, ou encore la sidérurgie primaire, pour lesquels des réductions très importantes d'émissions de gaz à effet de serre sont possibles pour avec des unités de réduction du minerai utilisant du méthane ou de l'hydrogène, combinées à l'utilisation de fours électriques (mais cela nécessite de modifier en profondeur l'outil de production).

Besoins estimés en hydrogène décarboné (ktH2/an) en France par secteur à horizon 2030 (valeur basse / valeur haute) (Source : Stratégie nationale hydrogène (SNH II) Avril 2025)
Avec la SNH II, la France réaffirme son ambition de production d'hydrogène bas carbone par électrolyse
Afin de garantir son approvisionnement cible en hydrogène bas-carbone, la France privilégiera à horizon 2035 la production sur son territoire national, en se dotant de capacités d'électrolyse et des moyens de la mettre en œuvre.
À l'horizon 2030, jusqu'à 4,5 GW d'électrolyse pourraient être en fonctionnement en France pour répondre aux besoins en hydrogène.
Le texte initial tablait sur 6,5 GW, mais cette valeur a été jugée trop ambitieuse compte tenu du délai restant. Cette nouvelle évaluation tient compte des besoins actualisés des différents secteurs ainsi que des calendriers de déploiement finalement moins rapides qu'initialement escomptés.
À horizon 2035, l'augmentation des besoins et l'entrée en service des différents projets pourrait atteindre une capacité installée de 8 GW d'électrolyse.
À long terme, la France n'exclut pas les importations d'hydrogène bas carbone ou de ses dérivés, spécifiquement pour les molécules de synthèse, dès lors que celles-ci seront disponibles de manière compétitive. (Le transport liquide ou gazeux d'hydrogène sur des longues distances restant très coûteux, on peut envisager à moyen terme, l'importation d'ammoniac décarboné).
En conséquence, les soutiens financiers publics à la production d'hydrogène resteront donc, pour les prochaines années, réservés à la production nationale d'hydrogène décarboné par électrolyse.
La France se positionne sur l'ensemble de la chaîne de valeur de l'hydrogène, sur les transports lourds
La trajectoire initiale n'a pas été suivie, puisque le développement des transports léger à hydrogène n'est aujourd'hui plus une priorité, pour des questions de modèle économique et du fait des progrès technologiques réalisés sur les batteries et les véhicules 100 % électriques. Pour le secteur de la mobilité routière, l'électrification des usages reste le moyen privilégié de décarbonation. Le moteur électrique à batterie est en effet la solution décarbonée la plus efficace énergétiquement et la plus économique. Certains constructeurs ont réorienté leur stratégie dans ce sens.
Cependant, pour les transports lourds, l'hydrogène garde tout son sens, sous réserve de produire des piles à combustible de forte puissance. La mobilité hydrogène + Pile à Combustible est une solution pertinente pour certains usages tels que les véhicule utilitaire léger frigorifiques, les poids lourds, les véhicules Off Roads...
Le transport aérien fait l'objet d'obligations d'incorporation de carburants d'aviation durables (CAD) définies au niveau européen (règlement ReFuel EU) jusqu'à 2050. Le développement de carburant d'aviation durable (CAD ou SAF), apparaît comme le levier principal pour décarboner le transport aérien grâce à des gains significatifs en matière d'émissions par rapport au kérosène.
Un investissement de 100 millions d'euros au total est prévu pour soutenir les études d'ingénierie préliminaires de 4 projets de production de carburant de synthèse et les accompagner en phase de pré-industrialisation.
Ces projets permettront à horizon 2030 la production de 270 kilotonnes de carburants d'aviation de synthèse chaque année, correspondant à 750 000 tonnes de CO2 évitées par an.
Ces projets permettront ;
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de répondre à nos objectifs d'incorporation pour 2030 et 2035,
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d'alimenter les carnets de commandes de nos gigafactories d'électrolyseurs,
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de poursuivre la montée en compétence sur les technologies des carburants d'aviation durables,
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de constituer une vitrine technologique bien utile pour vendre des usines à l'international.
Pour le ferroviaire, l'hydrogène est adapté sur les tronçons non électrifiés. Cependant, cette technologie nécessite encore des travaux d'adaptation aux contraintes d'exploitation.
En ce qui concerne le transport maritime, elle est régie par une réglementation moins contraignante que la réglementation aérienne. On envisage plutôt l'utilisation d'ammoniac décarboné, ou de méthanol, pour la mobilité des porte-containers ou des gros bateaux. La technologie des piles à combustible pour faire tourner des moteurs électriques de grande puissance des porte-containers a pris un peu de retard.
Cela dépendra peut-être de la capacité des fournisseurs de piles à combustible de forte puissance de faire une démonstration que leur système est valable, mais pour l'instant les opérateurs de flotte maritime envisagent l'utilisation d'ammoniac décarbonée du méthanol.
Pour permettre l'émergence d'une production nationale, la France met en œuvre des dispositifs de soutien.
À court et moyen termes, le recours à l'électrolyse pour la production d'hydrogène pourrait rester moins compétitif que le recours au vaporeformage, même en tenant compte d'une propension à payer des consommateurs, plus élevée, et d'une diminution des coûts grâce à des avancées technologiques et à l'industrialisation des procédés.
Pour initier une filière de production d'hydrogène décarboné en France, des dispositifs de soutien sont donc nécessaires. Ce soutien de la production constitue un axe majeur de la stratégie nationale hydrogène.
Il est justifié par des raisons climatiques, industrielles et de souveraineté énergétique et réservé à la production nationale.
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Soutien à la production d'hydrogène : Pour l'hydrogène à destination de l'industrie, hors raffinage, un mécanisme de soutien à la production d'hydrogène décarboné, par électrolyse de l'eau, a été lancé. Il vise à améliorer la compétitivité de l'hydrogène électrolytique par rapport à l'hydrogène produit à partir de gaz fossile sur 15 ans maximum, apportant la stabilité nécessaire aux investissements. Ce mécanisme de soutien sera mené sous la forme d'une procédure de mise en concurrence en plusieurs phases. La première tranche, lancée le 19 décembre 2024, soutiendra une capacité de 200 MW. Il est prévu à terme de soutenir une capacité cumulée de 1 GW d'électrolyse en mobilisant environ 4 Md€.
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L'Incitation à la Réduction de l'Intensité Carbone des Carburants (IRICC) : Pour le secteur du transport et du raffinage, des efforts ont déjà été réalisés dans le domaine des biocarburants depuis plusieurs années. La Taxe TIRUERT (Taxe Incitative Relative à l'Utilisation des Energies Renouvelables dans le Transport) pourra inclure le soutien à l'hydrogène. L'hydrogène renouvelable est ainsi comptabilisé pour l'atteinte des objectifs de la TIRUERT depuis le 1er janvier 2023, et l'hydrogène bas-carbone depuis le 1er janvier 2024. La TIRUERT devrait être remplacée par l'Incitation à la Réduction de l'Intensité Carbone des Carburants (IRICC). Cela permettra à la France de transposer une partie de la directive relative aux énergies renouvelables dite RED 3.
Infrastructures de transport : La France vise le développement de hubs d'hydrogène situés dans les principales zones industrielles.
Au niveau européen, les grandes ambitions de la commission soutenues par certains États membres reposent sur un grand projet de gazoduc européen de transport d'hydrogène le « European Hydrogen Backbone » (EHB) qui s'étend sur 10 pays et plusieurs milliers de km².
Il pourra être nécessaire dans le futur d'avoir des infrastructures importantes de transport d'hydrogène qui traversent l'Europe, qui passeront à travers les mers et iront peut-être relier des parcs éoliens immenses. Néanmoins, les moyens étant limités, la France a décidé de consacrer en premier lieu les dépenses aux projets prioritaires, à mettre en place d'ici 2040.
La production d'hydrogène par électrolyse utilisant directement l'électricité décarbonée du réseau français permet d'optimiser l'organisation territoriale de la production, au plus proche du consommateur.
Du fait de la répartition géographique des usages en France, la production d'hydrogène va s'organiser en priorité autour des pôles de consommation « centralisés » massifs (notamment les zones industrielles de Fos-sur-Mer, Dunkerque, Le Havre-Estuaire de la Seine, Vallée de la Chimie).
Des études sont en cours sur les Zones Industrielles Bas Carbone (ZIBaC) pour évaluer les besoins et capacités de stockage d'hydrogène. Le tracé envisagé pour les premiers réseaux d'hydrogène et les sites de stockages nécessaires (capacités et emplacements) doit être achevé à l'horizon 2026.

Tracé envisagé pour les premiers réseaux d'hydrogène et les sites de stockages nécessaires (capacités et emplacements) (Source : Stratégie nationale hydrogène (SNH II) Avril 2025)
Les infrastructures de stockage et de transport d'hydrogène pourront apporter des services de flexibilité au réseau électrique
La France déploie une diplomatie sur l'hydrogène et soutient l'export de technologies françaises
La France souhaite une stratégie internationale ambitieuse afin d'accompagner la filière à l'export et de promouvoir la vision française du marché de l'hydrogène
La filière hydrogène française couvre l'ensemble de la chaîne de valeur, de la production aux usages, transport et stockage compris et dispose des capacités industrielles nécessaires pour pouvoir exporter. Aussi, pour assurer sa viabilité et sa croissance, des mécanismes dédiés soutiendront les entreprises industrielles exportatrices. Dans un même temps, la France continuera à jouer un rôle actif dans l'élaboration des normes internationales, compatibles avec les technologies d'excellence de ses entreprises du secteur de l'hydrogène.
L'intervention de M. PREVORS s'est poursuivie par des échanges avec les participants sur des sujets tels que la production de biométhane de synthèse à partir de CO2 biogénique et d'hydrogène renouvelable, le CAPEX (dépenses d'investissement) des électrolyseurs et la concurrence des électrolyseurs chinois, la question des fuites d'hydrogène et l'impact sur le changement climatique de leur possible recombinaison dans l'atmosphère, les nouvelles technologies de production d'hydrogène, le Backbone Européen et la question de son financement, et les oportunités offertes par l'hydrogène blanc (hydrogène naturel).
L'AFITE souhaite remercier M. PREVORS et l'ensemble des participants pour la qualité des échanges.